Cultiver la solidarité


Les paroles de Tendresse de Lucky Love, un dessin de personnes enlacées et des coeurs. Tendresse, tendresse, j'veux d'la tendresse, j'veux des amis plein ma maison, des guitares, des rires, des chansons, j'veux qu'on m'aime, j'veux plus qu'on me blesse

Dans cet article qui mêle militantisme et encarts narratifs, ClemJoliChose nous parle de sa vision de ce qui fait la communauté et la solidarité.

Avant l'action, il y a la communauté.

Des années de guerres intestines sur lesquelles l'extrême-centre, la droite et l'extrême-droite ont jeté une riche essence, couplées aux nouvelles technologies, aux nouveaux modes de vie et à la quête de la Sainte Assimilation, nos communautés se sont déchirées et nous avons essayé de trouver des responsables, on a pointé des individus du doigt en ignorant les mouvements collectifs qui ont mené à ces situations. Mais est-ce seulement pertinent de trouver des réponses au pourquoi, et passer moins de temps à se demander comment régler ça ?

Que veut dire seulement "faire communauté" ? Je l'utilise comme expression consacrée pour exprimer les actions et questions nécessaires pour bâtir ou faire partie d'une communauté. L'idée n'est pas de se contenter d'y exister, mais d'agir à l'intérieur de celle-ci et de faire de sa présence une démarche volontaire et intéressée. La communauté ne désigne pas une appartenance identitaire ("LGBTQIA+", "femme", "handi"...) car ça n'a plus de sens pour moi. Pourquoi ? Parce que ça ne cultive pas la solidarité, tout simplement.

Les identités sont importantes individuellement et les espaces non-mixtes sont nécessaires pour une réflexion commune sur ce qui nous concerne, mais ça ne doit pas être à mon sens un axe de lutte. Les politiques récentes mais aussi les dynamiques de communautés basées sur l'identité n'ont pas permis de conserver la solidarité entre nous et a, disons-le, niqué les mouvements sociaux. On ne s'entend plus. C'est une responsabilité collective de les reconstruire, et je cherche seulement ici à donner des pistes, à y réfléchir et à exprimer mon engagement politique solidaire.

Comme souvent, j'écris pour me vider la tête. " Qu'est-ce que tu écris ? me demande Leïla. " Rien. Du vide. Je me Flaubertise pour ravir mon cœur de jolis mots.

Voilà ce que j'écris :

Il était un monde. Ce n'est pas le nôtre. Il est dénué de matière, il n'y a rien. Du vide, j'ai dit.

Là où j'écris, il n'y a pas de genre, pas de sexe, pas de corps.

Là où j'écris, il n'y a pas de lumière donc pas de couleurs non plus.

Mais même sans matière, le temps existe. Celui qui nous manque.

Deux paires d'yeux observent cette absence de matière un long moment, comme si la contemplation était action, comme si ça allait régler tous leurs problèmes.

Comment faire communauté ? Il faut être solidaire (et pas que). Comment être solidaire ? Je ne sais pas. C'est une vague idée, ça change pour tout le monde, parce que nos besoin ne seront jamais identiques, et c'est la chose la plus importante à comprendre avant de commencer.

La deuxième chose à comprendre, plus difficile peut-être : vous n'êtes pas un·e héro·ïne. Ça touche à l'ego, ça peut faire mal, c'est encore douloureux pour moi d'accepter ça. La raison, c'est que je voudrais bien sauver tout le monde, mais cette idée ne fait pas de bien, ni à vous, ni aux autres. Écoutez-moi, ma psy serait si fière...

Ce monde vide va mal. Parce que le temps qui nous manque, dénué de matière, est rempli d'énergie. Cette énergie, c'est la colère qu'on a noyé dans l'apathie.

Je m'appelle Sara et je vais sauver ce monde. Je vais ressuciter la colère, la vraie, la saine. Au moins, comme ça, Leïla s'apaisera envers moi. Elle sera en colère contre le monde plutôt que moi.

Quand avons-nous commencé à nous déchirer ?

L'idée qu'on doit sauver tout le monde nous rend superficiel·les et anxieux·ses. C'est beaucoup de responsabilités. Pourquoi on les prend ? Par ego. Et on oublie les autres responsabilités, celles qu'on a envers nous-même avant tout. Et quand on se néglige, on finit par tout foutre en l'air...

Dans ce contexte, le premier pas vers l'action de communauté, c'est prendre soin de soi. Le self-care est tout autant politique que la solidarité, d'autant plus pour les opprimé·es. Ce n'est pas moi qui le dit, c'est Audre Lorde. Il n'y a rien que les fachos détestent plus que de voir celleux qu'iels détestent heureuses et heureux. Iels nous veulent misérables, nous ne les laisserons pas gagner sur ce terrain là. Tant que nous vivons, il y aura de la joie, même infime.

Mais parfois, et même souvent dans notre stupide "conjoncture actuelle", ce n'est pas possible de prendre soin de soi avant de faire communauté. Même houleuses, ces communautés à tous les niveaux nous offre une sécurité et une motivation.

Communautés, au pluriel, parce que faire communauté n'est pas exactement un processus unique. Il est multiple. C'est quelque chose qu'on fait avec nos amant·es, avec nos familles, choisies ou non, avec nos ami·es, avec nos proches, avec des inconnu·es qui nous ressemblent d'expérience et des inconnu·es qui nous ressemblent d'idées. Et ce n'est pas toujours facile mais ça n'a pas à l'être. Ça en vaut le coup de toute manière. Il faut parfois plusieurs essais, mais le résultat en vaut la chandelle.

Nos am·es font partie de nos communautés, mais toutes les personnes vivant dans nos communautés ne sont pas nos ami·es, il ne faut pas l'oublier. Vivre ensemble, ce n'est pas être compatible avec tout le monde. C'est faire preuve de capacités communicatives saines et d'une volonté de s'ouvrir aux autres.

Elle ne veut pas entendre parler de moi alors je n'entendrais pas parler d'elle. Je n'écrirais même pas son nom.

On s'est engueulées sous l'œil du Créateur. Était-Il heureux de nous voir nous éloigner ? J'ai beau Lui faire confiance, je ne sais plus quoi penser... Quand le monde autour de toi scrute tes amours, scrute ton cœur, scrute ta foi, la dépèce et en critique les entrailles, que reste-r-il ? Que ces gens gardent les viscères, je n'en veux plus.

Peut-être que je leur ai donné ce qu'ils voulaient, sans le savoir. Peut-être qu'ils voulaient ma chute - non, notre chute. Et peut-être même que je l'ai précipitée pour me donner à ces vautours, qui ne cherchent que querelles et vantent le drama.

Que ces gens gardent les viscères, je n'en veux plus.

Nous ne sommes pas sur un pied d'égalité pour faire communauté. Que ce soit pour sa propre introspection afin de connaître ses besoins, ses limites, ses capacités, ses goûts, ou bien pour son entourage plus ou moins choisi, plus ou moins bénéfique, plus ou moins suffisant. Il faut un peu d'organisation, un peu d'écoute, un peu de batterie sociale, un peu de cuillères.

Mais voilà : nous sommes épuisé·es. Nous ne pouvons plus nous organiser, sans batterie sociale ni cuillères. Et il faudrait faire quelques efforts de plus avant de pouvoir nous reposer, d'un vrai repos une fois nos craintes un minimum apaisées.

Se faire confiance est devenu si difficile. Le contexte actuel nous fout sur les nerfs et nous rend irritable. Je vais être très honnête : je ne sais pas comment réparer ça. Des appels à la solidarité comme celui-là ça ne suffisent pas. Peut-être que ce texte est un cri de désespoir, face à ma propre ignorance. Peut-être que c'est mon ego qui vous parle, qui veut sauver le monde.

Se tenir l'une devant l'autre en silence, comme des étrangères, et se rendre compte qu'on ne se connaissait pas si bien... Je voudrais hurler, envers toi, envers le monde, mais je reste impassible.

Le temps me manque.

Le temps c'est la patience et quand j'en manque l'impatience vient attrape tout dans ses mains ton cœur et le mien.

Il suffirait d'un mot cassant pour faire éclater la tension entre nous comme une bulle de savon. Les yeux avides observent l'absence de matière et remarquent qu'elle vibre, cette absence. Elle se remplira bientôt, cette absence.

Tu fais un pas vers moi. Le silence est toujours roi.

Je fais un pas aussi. Je m'aperçois que tu souris.

L'économie, pour une fois, nous sauve : celle des mots et des gestes. Pas de vas-et-viens ni de cent pas. Pas d'entropie, pas de fracas, encore un pas.

Je ferme les yeux, ta main sur ma joue. Je la serre, ta main contre mes lèvres. Je l'embrasse, ton sourire sur mon front.

Puis des mots, une poignée, toujours économisés : " Tu veux réessayer avec moi ? "

Voilà la vérité : je n'ai pas de réponse aux questions que je pose. Pas de rhétorique pompeuse, je ne cherche à accoucher aucun autre esprit que le mien.

Comment accorder une seconde chance, permettre la rédemption, sans compromettre la communauté ? À qui faire confiance ? Comment prendre soin de soi ? Quand s'occuper des autres ? Par où commencer quand on veut faire communauté ?

Voilà toutes les questions auxquelles il faut répondre, et bien d'autres encore, quand on veut vivre en communauté. Il faut les poser à nous, aux autres, se confronter sans s'affronter, se reposer quand on peut, comme on peut.

Et honnêtement, j'en ai rien à foutre si tout ça paraît utopiste. Au pire je rêve, au mieux je vis comme je l'entends.

J'ai accepté que ça puisse faire mal, être tendu, mal se passer, que ma confiance soit rompue, que je sois abusé·e, parce que je suis incapable de me cacher et de vivre isolé·e. Je suis moins sociable que certaines personnes, plus extraverti·e que d'autres. Et je continue de me poser les questions que je vous ai partagées pour continuer à vivre en communauté, après un isolement forcé par le validisme...

Parce que la communauté me donne des moyens d'agir et des moyens d'être : avant l'action, il y a la communauté.

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